Lisette Mallet à Fort York pour une activité des historiens culinaires du Canada. Gracieuseté Lisette Mallet

Lisette Mallet, gardienne de l’histoire franco-torontoise

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Ruby Chabannes

[LA RENCONTRE D’ONFR+]

TORONTO – La présidente de la Société d’histoire de Toronto (SHT) est intarissable sur le passé de la Ville reine. De conférence en visites guidées bourrées d’anecdotes, elle transmet inlassablement sa passion pour la petite et la grande histoire de la ville, même si la pandémie a contraint les bénévoles à mettre en veilleuse les fameux historitours qui font, chaque été et au-delà, le succès de l’organisme.

«  Dans quelles circonstances vous êtes-vous prise de passion pour l’histoire de Toronto ?

Je suis originaire de la péninsule acadienne, au Nouveau-Brunswick. Mon background est essentiellement dans l’environnement et le patrimoine naturel. Je suis venue à Toronto pour étudier à l’Université OCAD (École d’art et de design de l’Ontario). Puis, je suis restée. J’ai été illustrateur scientifique au ministère des Ressources naturelles, avant de rejoindre le Cercle canadien et la Société d’histoire de Toronto, comme bénévole, il y a plus de 30 ans.

Qu’est-ce qui vous fascine le plus dans votre rôle de bénévole de la SHT ?

On apprend plein de choses sur l’histoire. On ne peut pas tout savoir. On n’est pas des encyclopédies ambulantes. Alors, on s’entoure de gens passionnés qui nous apportent toutes sortent de connaissances et prennent du plaisir à les partager avec tous.

Comment vous êtes-vous adaptée à la pandémie ?

On a mis nos visites guidées sur pause jusqu’à ce que les restrictions soient levées. On espère pouvoir faire quelques sorties en automne, une fois que tout le monde sera vacciné, notamment une visite de High Park la nuit, à la recherche des fantômes du parc ou encore une démonstration culinaire lors de la Sainte-Catherine… Ce sont des sorties que l’on faisait chaque année avec de nouveaux endroits. Durant la pandémie, on a organisé des conférences en ligne par le biais de l’Alliance française de Toronto.

Ces conférences et visites virtuelles ont-elles attiré un public différent ?

Ce mode a doublé, voire quadruplé dans certains cas, notre audience. Avant on était limité à de petites salles et les personnes à mobilité réduite ne pouvaient pas forcément se déplacer. Avec Zoom, on est passé d’une quarantaine de personnes à plus de 100 en moyenne. Ce sont des gens qui nous suivent depuis la France, la Suisse, de partout au Canada et qui nous regardent aussi en rattrapage.

Quelle anecdote insolite sur l’histoire francophone de Toronto surprend généralement votre audience ?

Il y a toutes sortes de bouts d’histoire qui relient la francophonie à Toronto. Charles de Gaulle est venu par exemple à Toronto durant la Seconde Guerre mondiale pour rallier des supporters et aurait dormi au presbytère de la paroisse de Sacré-Cœur (paroisse francophone de Toronto).

Lisette Mallet en 2019 pour le 20e anniversaire de la désignation de la Humber comme rivière du patrimoine canadien
Lisette Mallet en 2019 pour le 20e anniversaire de la désignation de la Humber comme rivière du patrimoine canadien. Gracieuseté Lisette Mallet

Que reste-t-il des traces des premiers Français à Toronto ?

À part des vestiges du fort Rouillé sur le site de l’Exposition nationale (CNE, Canadian National Exhibition), il reste peu de choses. Jusque dans les années 80, pour les anglophones, la présence française devait être éliminée. Alors nos édifices ont été démolis. D’autre part, il y a 400 ans, les structures étaient en bois : ça ne résiste pas longtemps. Et la population ne pullulait pas. En 1812, à peine plus de 700 personnes vivaient à York (actuelle Toronto). L’autre difficulté, c’est que les francophones étaient peu et partout, tandis que les anglophones avaient tendance à être beaucoup dans peu de lieux.

Quels sont les édifices francophones qui ont une valeur historique, finalement ?

Ce sont nos écoles, car elles ont été la source de support de la langue, de la culture, et à l’origine de combat pour nos droits. Elles sont dans des bâtiments hérités de conseils scolaires anglophones, mais il ne faut pas simplement voir le patrimoine bâti, architectural. On a aussi un patrimoine culturel. Et même naturel, avec les rivières Humber et Rouge, empruntées par les missionnaires français. Et, parfois, le culturel et le bâti se mélangent : l’École Gabrielle-Roy, par exemple, est sur le site de la première école de musique au Canada.

Pourquoi l’histoire française de Toronto est-elle méconnue des Torontois ?

Il faut bien comprendre que les francophones n’ont pas été désirés ou désirables jusque dans les années 1980. Il y avait un racisme. Même s’ils étaient blancs, ils n’étaient ni anglophones ni protestants. Les gens aiment aussi simplifier leur vie : si tu parles français, c’est que tu viens soit de France, soit du Québec. Les nouveaux arrivants anglophones ne veulent rien savoir des francophones, car ils les voient comme des gens qui ont des avantages que, eux, n’ont pas. C’est une grosse partie de préjugés, mais les historiens ont aussi une responsabilité dans cela.

Mais cette histoire ne devrait-elle pas se refléter dans les livres d’histoire, les noms de rue et les célébrations de la ville ?

La ville a fait beaucoup de progrès, car elle reconnaît la présence autochtone, avec l’art public et le changement de noms de rue. Sa narrative a changé. Elle reconnait que les autochtones ont toujours été là. J’aimerais qu’on soit vocaux et en demandant avec insistance qu’on garde la présence française séparée de la présence anglophone, car on saute du colonialisme anglophone aux autochtones comme si les francophones n’avaient jamais existé. Il y a un danger d’être occulté des livres d’histoire.

Mais avec la polémique qui entoure les pensionnats et le traitement des autochtones, est-ce une bonne idée ?

Ça n’est pas fait pour nous faire sentir mieux. Les gens ne devraient pas être autant outragés et surpris par la découverte des tombes autochtones non identifiées car ça fait des années qu’on le sait. Ils n’étaient pas choqués de ça avant. Ils le sont maintenant, tant mieux, mais l’histoire ne doit pas oublier les francophones.

Le premier explorateur français de la région, Étienne Brulé, a un parc à son nom. Devrait-il aussi avoir sa statue, au même titre que d’autres grandes figures de la ville ?

Les statues en ce moment, ce n’est pas la meilleure idée. Les colonisateurs européens polarisent au Canada. Et puis il faut se méfier de qui on célèbre. Les statues, à part la reine Victoria, représentent toutes des hommes blancs qui ont soulevé beaucoup de controverses, bien avant les derniers événements sur les autochtones. Les femmes ont en réalité souvent joué de grands rôles aussi. Cavelier de la Salle (le découvreur de l’embouchure du Mississippi) doit par exemple le financement de ses expéditions à sa maitresse, Madeleine de Roybon d’Allonne, une femme d’affaires qui avait des terres à Frontenac (actuelle Kingston).

Lisette Mallet au Parc provincial Awenda avec les jeunes et leurs enseignants de l’opéra-rock “Étienne Brûlé revient de France”, en 2017
Lisette Mallet au Parc provincial Awenda avec les jeunes et leurs enseignants de l’opéra-rock “Étienne Brûlé revient de France”, en 2017. Gracieuseté Lisette Mallet

Quel patrimoine francophone rêveriez-vous de mettre en valeur ?

Ce serait génial de reproduire un des trois forts français (Rouillé, Douville, Portneuf) pour afficher une présence française à Toronto. Sur le canal de l’Exposition nationale, il y a la place de reproduire le fort Rouillé dans son entièreté, mais M. le maire est un homme d’affaires, alors pour que ça se fasse, il faut soit une rentabilité, soit un partenariat où tu apportes une large part de l’argent, pourvu que ça ne coûte rien à la Ville. Avec la dualité linguistique canadienne, ça devrait aller de soi, mais le système fait qu’on est regardé comme un groupe culturel comme les autres.

Quels soutiens vous apportent la Ville et la province ?

On n’a pas de soutien, à part les adhésions et les dons. Le dernier grand projet, on l’a réalisé sans subvention en réalisant une levée de fonds en ligne. On a réussi à faire venir 26 jeunes de France, hébergés, nourris, sortis, qui ont pu faire une tournée pour présenter leur opéra-rock musical.

Avez-vous un local pour vos événements ?

On n’a jamais eu de local en quarante ans d’existence. On en aimerait bien un pour stocker nos archives historiques. La Ville ne nous donnerait pas ça car, si elle le faisait, elle devrait le faire pour toutes les autres sociétés d’histoire. Elle a du mal à voir la dualité linguistique à laquelle on peut faire appel. Elle a un organisme Heritage Toronto qui se veut le raconteur des histoires de Toronto mais la SHT est la seule qui le fait en français.

Si vous ne deviez garder qu’un seul trésor de vos archives, ce serait lequel ?

La valeur est dans les yeux de chacun. Pour moi, ça serait un discours de l’architecte Maurice Jouenne, fondateur de la SHT, prononcé lors du 25e anniversaire de la SHT. Il y raconte comment est né notre organisme. C’est peut-être le document le plus précieux car ça démontre comment un organisme en est venu à ce qu’il est maintenant.

Quel projet est le projet le plus important de l’histoire commune des Torontois, selon vous ?

Le Sentier partagé (créé en 2011, le long de la rivière Humber) car c’est le premier parc historique à Toronto pleinement bilingue qui honore les trois peuples fondateurs : autochtones, Français et Britanniques. Mais certains panneaux ont été vandalisés et la Ville a fini par les enlever. J’aimerais qu’on les rétablisse. »

Lisette Mallet cumule plus de 30 ans de bénévolat.
Lisette Mallet cumule plus de 30 ans de bénévolat. 

LES DATES-CLÉS DE LISETTE MALLET :

1960 : Naissance à Shippagan, au Nouveau-Brunswick

1988 : Rejoint la Société d’histoire de Toronto

1999 : Contribue à désigner la rivière Humber comme patrimoine historique naturel

2008 : Devient coordonnatrice de la sensibilisation au sentier partagé

2016 : Devient présidente de la Société d’histoire de Toronto

Source : ONfr Lisette Mallet, gardienne de l’histoire franco-torontoise